jeudi 1 février 2018

philosophie et savoir-faire

Le 07 décembre 2017 :
Je vais poursuivre l'objectif que nous nous étions donné : essayer de précisr ce qu'était ce savoir-faire qui caractérisait à nos yeux l'activité philosophique. Et si quelque écrit existe suite à ce travail, je le signerai : « Bernard , Didier »

Quand nous avons cessé d'assurer notre participation commune aux séances de philosophie organisées par l'UICG et l'UIAD, nous avions décidé, Didier et moi, de poursuivre notre travail commun, en essayant de préciser en quoi consistait notre conception de la philosophie: qu'elle était moins un savoir, qu'un savoir-faire. Nous avions entamé ce travail, interrompu par le décès de Didier. J'ai décidé alors de poursuivre la réalisation de ce projet commun. Aujourd'hui, le résultat en est ce texte qui ne prétend pas être complet sur le sujet et que votre propre réflexion – il ne vise rien d'autre qu'éventuellement la susciter et pour cela est envoyé à plusieurs personnes - peut enrichir et parfaire. Si vous souhaitez m'en faire part , vous pouvez me la communiquer par écrit ou par mail...Je vous répondrai cette fois personnellement.  Vous pouvez également utiliser mon blog : « philobernard.blogstop.fr »,
où vous retrouverez l'ensemble des réponses.
Bernard Journault, 16 rue des déportés, 38100 GRENOBLE.
Adresse mail : bgjourn@wanadoo.fr
Dans votre réponse, indiquez moi si vous acceptez qu'elle paraisse publiquement, soit sur mon blog, soit dans un fichier envoyé par mail, soit même intégrée à un opuscule imprimé.

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Le savoir-faire philosophique

Préliminaires: quelques livres


1) Deleuze : Qu'est-ce que la philosophie?

Format: Broché
Ce livre est absolument immense -car comment sortir de ce problème là (qu'est-ce que la philosophie?) sans dire dire ou penser que la philosophie est réductible au simple travail de la pensée (Confucius était-il philosophe ?) ou, pire, de la communication (Beigbeider et Ardisson ne se disent-ils pas "concepteurs", à la télévision ou dans la publicité?)? Deleuze et Guattari quant à eux limitent et délimitent le champ de leur analyse et en arrive à cette définition d'une simplicité et d'une beauté proprement effarante: que la philosophie est la fabrication de concepts. Ainsi, la philosophie n'est ni découverte (aller derrière l'apparence, vers les Idées) ni simple opinion (le concept n'existe que par rapport à un problème, qu'il s'agira de résoudre: par exemple celui de la démocratie grecque -qui choisir parmi les prétendants?). La philosophie est un métier, et le philosophe rabote ses concepts comme l'artisan sa table, le mathématicien ses fonctions, l'artiste ses affects... C'est que l'exercice de la philosophie est d'abord un exercice d'humilité, qui nous ferait voir (ce n'est déjà pas si mal!) la beauté et la gaieté du monde : le concept comme bloc d'espace-temps, fenêtre ouverte sur le monde...
Tout ça pour dire que, comme tous les livres de Deleuze, "Qu'est-ce que la philosophie ?" est un grand livre comique.
La philosophie n'est ni contemplation, ni réflexion, ni communication. Elle est l'activité qui crée les concepts. Comment se distingue-t-elle de ses rivales, qui prétendent nous fournir en concepts (comme le marketing aujourd'hui) ?
La philosophie doit nous dire quelle est la nature créative du concept, et quels en sont les concomitants : la pure immanence, le plan d'immanence, et les personnages conceptuels. Par là, la philosophie se distingue de la science et de la logique. Celles-ci n'opèrent pas par concepts, mais par fonctions, sur un plan de référence et avec des observateurs partiels. L'art opère par percepts et affects, sur un plan de composition avec des figures esthétiques. La philosophie n'est pas interdisciplinaire, elle est elle-même une discipline entière qui entre en résonance avec la science et avec l'art, comme ceux-ci avec elle : trouver le concept d'une fonction, etc. C'est que les trois plans sont les trois manières dont le cerveau recoupe le chaos, et l'affronte. Ce sont les Chaoïdes. La pensée ne se constitue que dans ce rapport où elle risque toujours de sombrer.


2) André COMTE-SPONVILLE: Présentation de la philosophie

Philosopher, c'est penser par soi-même, chercher la liberté et le bonheur, dans la vérité. Mais nul n'y parvient sans l'aide de la pensée des autres, sans ces grands philosophes qui depuis l'Antiquité ont voulu éclairer les grandes questions de la vie humaine. Pour nous aider dans nos premiers pas, André Comte-Sponville nous propose ici l'approche de douze thèmes éternels, tels que la politique et la morale, l'amour et la mort, la connaissance et la sagesse... Se référant aux grands courants philosophiques dans leur diversité, leurs convergences ou leurs contradictions, il nous invite à continuer ensuite l'exploration par nous-mêmes, en nous proposant un guide détaillé des œuvres et des auteurs essentiels de la philosophie occidentale. Donner l'envie à chacun d'aller y voir de plus près, l'aider à y trouver à la fois du plaisir et des lumières telle est l'ambition de cet essai, œuvre d'un spécialiste qui n'a pas oublié l'appel de Diderot : "Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire !"

      1. Jeanne HERSCH: L'étonnement philosophique

L'étonnement est cette capacité qu'il y a à s'interroger sur une évidence aveuglante, c'est-à-dire qui nous empêche de voir et de comprendre le monde le plus immédiat. La première des évidences est qu'il y a de l'être, qu'il existe matière et monde. De cette question apparemment toute simple est née voilà des siècles en Grèce un type de réflexion qui depuis lors n'a cessé de relancer la pensée : la philosophie.
L'histoire de cet étonnement, toujours repris, sans cesse à vif, continûment reformulé, Jeanne Hersch nous la raconte à partir de quelques philosophes occidentaux : les présocratiques, Socrate, Platon, Aristote, les épicuriens, les stoïciens, saint Augustin, Thomas d'Aquin, Descartes, Spinoza, Leibniz, Locke, Kant, Hegel, Comte, Marx, Freud, Bergson, Kierkegaard, Nietzsche, Husserl, Heidegger, Jaspers. Aussi cette histoire de la philosophie nous dit-elle, en réalité, comment la philosophie fut en tout temps,
actuelle.

Ce sont des préliminaires, parce qu'à mon sens, ces textes ne peuvent répondre précisément à la question:
qu'est-ce qui caractérise la philosophie?

Une création de concepts?

A supposer que la philosophie puisse créer des concepts - je dirai le contraire plus tard: des concepts à propos de quel objet? - est-elle la seule à le faire? Quelle est cette opposition, selon Deleuze, entre concepts ( la philosophie ) et fonctions ( la science) et percepts (l'art) ? Trouver les concepts correspondants aux fonctions et aux percepts ? D'accord, mais comment fait-on ?

Penser par soi-même?

L'expression suppose que le «soi-même» soit une réalité bien définie; Qu'est-ce que le soi? et dans ce cas, est-ce une recommandation qui ne s'adresse qu'à la philosophie? Si l'on voit bien ce que l'expression veut dire, elle ne peut pas s'appliquer seulement à la philosophie et ne peut donc la caractériser. Par ailleurs, je ne suis pas sûr que l'on puisse penser par soi-même et il me paraît en l'occurence plus important de déterminer d'où l'on pense.

S'étonner?

Là encore l'étonnement est certainement une attitude nécessaire à la philosophie, mais n'y a-t-il que le philosophe qui s'étonne, ou cette attitude est-elle commune au départ de toute réflexion? Et toute réflexion est-elle philosophique?

Nous ne pouvons donc pas, à l'aide de ces trois textes, répondre à la question qui nous préoccupe: Que fait la philosophie?
Retour alors à SOCRATE

ou à la PHILOSOPHIE comme SAVOIR-FAIRE

[de nombreux passages de ce qui va suivre sont tirés de l'article: «Socrate et les mythes»

… ils sont écrits de cette couleur]

mes propos sont en noir


[Socrate n'est pas le fondateur de la philosophie comme on le prétend parfois. Avant lui et comme le nom l'indique, il y eut les présocratiques. Certains sont très connus comme Pythagore, Thalès, Empédocle, Parménide et Héraclite d'Ephèse. Mais Socrate est le fondateur du logos (du discours), c'est à dire d'une pensée rationnelle, cohérente, qui se libère progressivement du mythe. Il se méfiait de l'écriture et son enseignement fut donc exclusivement oral. Tout ce que nous savons de lui nous vient donc des témoignages des autres, le plus important étant celui de son élève, Platon....]

Socrate par contre est considéré comme l'initiateur de la philosophie. Pourquoi? A l'époque de Socrate, les discours expliquant le monde sont principalement les mythes, récits que les sophistes de l'époque déjà critiquaient car leur contenu ne correspondait pas à ce ce que les grecs pouvaient observer à partir de leurs pérégrinations. La terre ne pouvait pas être plate, la voute céleste ne pouvait pas être fixe...Socrate fut d'abord l'un d'eux...avant de s'éloigner d'eux en les interrogeant sur ce qu'ils pouvaient dire.

Leurs propos étaient-ils fiables? Comment pouvaient-ils les justifier? L'observation empirique et l'argumentation rationnelle prenait alors peu à peu droit de cité. Socrate, lui, ne prétendait pas avoir une autre vision du monde à opposer à toutes celles qu'on lui présentait.

[...Mais il les interrogeait toutes. Il fit de cette attitude sa méthode. Socrate interroge l'artisan, le général, le politicien, le prêtre même et il leur prouve qu'ils sont incapables de définir l'objet de leur savoir.. Ainsi, Socrate se range parmi les sophistes, en limitant ses recherches au seul sujet que nous puissions connaître, à savoir l'homme... Voilà le sens du " Connais-toi toi-même ! "…]
La philosophie venait de naître, non comme une manière particulière et nouvelle de Socrate de produire un savoir , mais comme son savoir-faire.


[...Socrate n'a laissé aucun écrit. On nous rapporte ses paroles mais que valent ces témoignages ? Selon Diogène Laërce, Socrate entendant Platon lire son Lysis se serait écrié " Comme ce jeune homme me fait dire des choses qui ne sont pas de moi ! "... ]
[...Si l'on se fie à un passage du Phédon, Socrate aurait renoncé à la philosophie naturelle des physiciens, en constatant qu'après avoir rattaché l'organisation du cosmos à une intelligence, Anaxagore se bornait ensuite à un mécanisme qui rendait inutile la Providence. Autrement dit, Anaxagore introduit un Dieu qui ne sert à rien pour expliquer le monde...]
[...Socrate s'aperçoit que Dieu est objet de foi et non de science...]
[...Socrate se réclame de la raison et d'une raison universelle. Mais dès lors il faut fonder métaphysiquement la raison pour être assuré de son universalité. Or le fondement ne saurait être Dieu puisque Dieu se dérobe à notre Science et qu'il possède seul le privilège de connaître les Idées ou Formes absolues. Pourtant, Socrate a besoin que nos idées soient vraies. Le substitut de la preuve métaphysique lui est fourni par une expérience et par une analogie.
  • L'expérience est celle du démon : sorte d'ange gardien, de dieu intérieur (par opposition aux dieux objectivés de la mythologie) dont les ordres, soit positifs, soit négatifs (arrête-toi, marche etc.), sont des exemples, pour l'individu particulier d'une Providence au-dessus de nos raisonnements. Il est l'intermédiaire entre l'homme et Dieu. Il est lumineux, inspirateur. Le démon assume dans l'expérience vécue le rôle, chez Platon, du mythe dans l'expérience pensée.
  • La croyance au Bien absolu par delà les biens relatifs, étayée par la théorie de la définition, entraîne la croyance[...]en la validité universelle de nos concepts. Somme toute, en dégageant la cohérence des paroles de Socrate, telles qu'elles nous sont parvenues, il semble que chez lui la raison pratique fonde la raison théorique. Mais tout cela reste implicite.
Socrate dialogue. Peut-être créa-t-il la dialectique c'est-à-dire le dialogue, la parole alternée.[...]
[...La dialectique socratique brise les longs discours. Elle procède par courtes réponses et ne vise pas à l'ingéniosité mais à la rigueur rationnelle. Elle s'adresse à l'intellect et non à la recherche affective. Elle a pour but de convaincre et non de persuader.
Comment s'y prend Socrate ? Il commence par ironiser. " Je ne sais pas mais toi tu sais ". L'ironie au sens primitif du terme désigne en effet l'action d'interroger en feignant l'ignorance. Son ironie est à la fois sérieuse et moqueuse :
  • sérieuse, car Socrate sait effectivement qu'il ne sait rien puisqu'il a renoncé aux prétentions du dogmatisme ;

  • moqueuse, car la dialectique se prépare à démontrer à l'autre (et devant les autres) qu'en réalité il ignore ce qu'il se flatte de savoir. Le dialecticien laisse à son antagoniste le soin de faire la preuve qu'il n'est pas un idiot.
Il s'agit d'accoucher un esprit. C'est ce qu'on appelle la maïeutique. Quelle est cette vérité dont doit accoucher cet esprit ? La définition d'un genre et non pas l'idée absolue qui n'est accessible qu'à Dieu. On accède à la définition d'un genre en remontant par induction du particulier à l'universel. Le juste, ce n'est pas cette bonne action ou cette autre, c'est le juste déterminé dans son essence.
Pour la déterminer, le dialecticien part de ce que l'on dit, des opinions dont la parlerie quotidienne maintient les généralisations hâtives et les préjugés. Les opinions données, il les réfute en conduisant l'antagoniste à reconnaître qu'elles ne sont pas applicables à tous les cas de la même espèce (l'observation) et qu'elles renferment des contradictions ( argumentation rationnelle) . On ne sait pas encore ce qu'est le vrai qu'on voit déjà apparaître le faux. La conscience de l'anormal implique celle du normal, l'aveu de l'ignorance libère la possibilité d'un savoir.
Bref, le particulier perçu renvoie, dès qu'on y réfléchit, à un universel conçu. De l'énonciation incomplète, confuse, fautive, du bavardage quotidien, la chaîne des raisons forgée par le travail du dialecticien et du protagoniste remonte à l'énonciation claire et véritable de l'essence...
Le grand mérite de Socrate serait d'avoir établi que, par un travail en commun sur le discours commun, on peut parvenir à un discours juste.
Tandis que le sophiste, maître des discours persuasifs en langage commun, parle devant les autres mais non avec les autres, le dialecticien renonce au monologue d'apparat pour convaincre par le dialogue.
La définition juste sera, comme en géométrie, le principe de la déduction juste. Cette définition est un concept fondamental. Le concept socratique s'en tient à la constatation de ce que l'on découvre dans tout esprit humain par une interrogation bien conduite : c'est dans le discours même qu'est ce lieu de la vérité...]


Revenons à nous-mêmes... !
Philosophie et savoir faire

Quand nous disons que la philosophie n'est pas un savoir, mais un savoir faire, que disons nous exactement ? En quoi consiste ce savoir faire?


«Au sens moderne et pour une bonne partie des philosophes contemporains, la philosophie n’est pas un savoir, ni un ensemble de connaissances, mais une démarche de réflexion sur les savoirs disponibles. Ancrée dès ses origines dans le dialogue et le débat d'idées, elle peut se concevoir comme une activité d'analyse, de définition, de création ou de méditation sur des concepts.

À la différence des sciences naturelles, des sciences formelles et des sciences humaines, auxquelles elle est intimement liée par son histoire, la philosophie ne se donne pas un objet d'étude particulier et unique. On trouve toutefois au sein de la philosophie des domaines d'étude distincts se présentant chacun comme détenant un savoir; tels la logique, l’éthique, la métaphysique, la philosophie politique et la théorie de la connaissance (appelée aussi épistémologie). Au cours de l’histoire, d’autres disciplines se sont jointes à ces branches fondamentales de la philosophie, comme l’esthétique, la philosophie du droit, la philosophie de l'esprit, la philosophie des sciences, ou la philosophie du langage
(tiré de « qu'est-ce que la philosophie» de vikipedia)


Socrate disait: «je sais que je ne sais rien.» sur tel ou tel aspect du monde.
Par contre il interrogeait ceux qui pensaient la-dessus posséder un savoir:

C'était alors, de sa part, non l'expression d'un savoir, mais un savoir-faire.

Il mettait en rapport ce que son interlocuteur lui disait avec les propos d'autres athéniens, ou avec les attitudes des uns ou des autres.
Par là, il contribuait à déstabiliser les certitudes admises, et encourageait ses interlocuteurs à s'interroger sur le bien-fondé de leurs affirmations: pour les athéniens, c'était là corrompre la jeunesse - les inviter à interroger, donc à ne pas prendre pour quelque chose qui allait de soi ce qui faisait alors autorité

( les idées du moment - les mythes - mais aussi les personnes et le fonctionnement social )

et c'est pour cela qu'ils ont condamné Socrate à boire la cigüe, non pour des théories particulières que Socrate aurait alors développées.
Pour que la philosophie soit une création de concepts, il faudrait qu'elle ait un objet d'étude propre à propos duquel elle produirait alors un savoir, «un problème à résoudre» comme le dit Deleuze; Or, en dehors des objets des discours métaphysiques ( l'âme, Dieu, le sens de la vie, etc...ce qu'on appelle les grandes questions philosophiques ) , quel peut être l'objet propre de la philosophie?

L'être en tant qu'être, contenu dans l'ontologie?

Mais dès que je parle de l'être, je le qualifie et le transforme ainsi en un « étant », un élément particulier du monde qui m'entoure.

Il peut à son tour devenir l'objet d'un discours de type scientifique. celui-ci peut alors aboutir sur cet « étant » à un savoir et devenir ainsi un nouveau discours parmi d'autres, avec des mots exprimant des concepts.

Mais la philosophie ne répond pas ainsi aux questions des hommes;
Elle interroge par contre les nombreuses réponses qui leurs sont apportées, souvent par les religions, d'autres fois par des « penseurs », des idéologues, et de façons diverses.
Dans certains discours le monde a un sens; pour d'autres il est absurde. Tantôt il est toujours en mouvement (Héraclite), tantôt il demeure toujours le même, même si le mouvement cyclique peut donner l'impression qu'il change ( Parménide).

Où est alors le prétendu savoir sur le monde? Qu'est-ce qui est vrai? Ou l'homme est-il la mesure de toutes choses comme le prétendait Protagoras?

Tout cela ne fait pas de la philosophie un savoir-faire spécifique.

Le seul objet spécifique de la philosophie, ce sont ces divers discours que l'homme a produits, y compris les discours métaphysiques, ontologiques, ou religieux, et tous ceux se présentant comme philosophiques et apportant des réponses aux multiples interrogations des hommes.
Elle est ainsi, dans une première approche, une réflexion sur tous les savoirs disponibles, selon une expression de Comte-Sponville, une réflexion sur tous les discours existants se présentant comme porteurs d'un savoir sur tel ou tel aspect du monde, dirais-je plus précisément;

Mais cette réflexion ne consiste pas pour la philosophie à étudier les discours comme on étudierait un « étant » particulier, afin de développer sur lui un savoir.

La philosophie n'est pas la linguistique; elle n'est pas la science des discours, mais une réflexion sur eux, y compris sur la linguistique.

A ce titre une certaine ambiguité peut aussi résider dans ce qu'on appelle la philosophie analytique.

Le savoir faire philosophique portant sur les discours consiste à les mettre en rapport les uns avec les autres, afin de déterminer éventuellement entre deux, et entre eux et le vécu qu'à un certain moment les hommes ont des « étants » dont les discours parlent, des correspondances, ou des incompatibilités.

L'étonnement alors surgit et demande une réaction...
Les unes comme les autres peuvent ainsi disparaître, laissant place éventuellement à un nouveau discours, initié alors par la philosophie elle-même, et parfois développé par elle. Dans une activité qui n'est pas proprement philosophique, mais que le philosophe assume le temps que cette activité s'autonomise dans un nouveau discours ( exemple: A incompatible avec non-A; mais en B, A et non-A peuvent devenir deux discours compatibles .)


Ainsi la philosophie a été historiquement à l'origine de nombreux discours de type scientifique qui peu à peu se sont autonomisés pour se développer en dehors de toute démarche ou prétention philosophique.

Ce qui fait dire à certains que l'autonomisation de tous ces discours finit par enlever à la philosophie toute réalité, celle-ci n'ayant plus d'objet propre sur lequel elle pourrait développer un discours.

Au contraire cela rend à la philosophie sa véritable fonction, qui n'est pas d'étudier tel ou tel « étant », tel ou tel aspect du monde, et d'élaborer sur lui un nouveau discours, mais de mettre en rapport les divers discours prétendant posséder sur l'un ou sur l'autre de ces « étant » un savoir.

La philosophie retrouve ainsi sa véritable fonction.

Que fait-elle alors?

J'existe au sein d'un environnement particulier et d'une réalité sociale spécifique, et si je veux comprendre comment j'évolue au sein de tout cela il me faut d'abord considérer que j'en ai trois approches qui fonctionnent ensemble mais selon un ordre varié:

Il y a d'abord la façon dont je ressens cette réalité, la façon dont je l'éprouve et l'envisage pour le futur; il y a aussi la façon dont je la nomme; et encore la façon dont je l'analyse et la pense.

Ces trois approches, dont le contenu est toujours socialement conditionné fonctionnent en même temps, mais peuvent ne pas être clairement posées;

C'est le fait d'un savoir faire philosophique de précisément les poser comme incontournables:

Exemple: mon voisin est un étranger; je le ressens étrangement: j'en ai peur; je pourrais dire que je m'en méfie, que je le crains, qu'il m'inquiète, mais je dis que j'en ai peur; pourquoi ce terme sinon en fonction de l'analyse reçue, admise communément à propos des étrangers.

Que vais-je faire? L'éviter? Tenter de dépasser ma peur et entrer en contact avec lui? Retour sur le rapport direct au réel?

Ici je passe du vécu au nommé, du nommé au pensé, du pensé au vécu.

Mais cet ordre peut être différent; l'essentiel est de comprendre que à un endroit et à un moment donné, dans un contexte social donné, je ne peux pas ressentir n'importe comment, je ne peux pas nommer ce ressenti n'importe comment, ni l'analyser n'importe comment.

Quand je suis en train de lire un document qui se présente comme exprimant un savoir, son contenu est consécutif à un travail d'observation, puis d'analyse, lui même consécutif ainsi à un vécu initial et un vécu terminal: que vais-je, que puis-je faire de ce savoir?

Exemple plus parlant encore: la neige . Je ne sais combien de termes existent chez les innuits pour désigner l'objet de ce vécu qui pour moi est simplement de la neige; la sociologie ou l'ethnologie vont me le dire au terme d'un travail d'analyse qui leur confèrera sans doute à ce sujet un savoir;

La philosophie ne fait pas ce travail;

par contre son exercice critique portera sur le caractère universel ou relatif du vécu initial comme de celui de l'analyse qui en est faite.

D'où vient ton savoir? Ce qui est critiqué n'est pas le savoir lui-même mais la possibilité ou non d'en rendre compte.

Qu'est-ce qui fait que ce que tu dis, ou écris, est un savoir?

«La philosophie ainsi accompagne les savoirs et les renouvelle en les questionnant» nous dit Ménissier.

Travail sur les concepts en comparant les divers prétendus savoirs, et en mettant à jour les possibles incompatibilités entre certains discours ou écrits se présentant comme porteurs d'un savoir.

Eventuelle incompatibilité qui peut aboutir, comme on l'a vu plus haut, à la non prise en considération de l'un de ces discours, ou à la recherche dans un nouveau discours d'un point de vue possible par rapport auquel l'incompatibilité disparaît.

Le savoir faire philosophique, alors, est à l'origine d'une nouvelle démarche de connaissance, mais celle-ci n'est pas elle-même philosophique.

«En d’autres termes, .., ce qu’elle fait apparaître de nouveau provient – assez paradoxalement – du fait qu’elle accompagne des savoirs ou des pratiques, et les renouvelle en les questionnant. L'ego des philosophes dû-t-il en souffrir, il faut reconnaître que jamais la philosophie n’est aussi pertinente que lorsqu’on la conçoit comme un discours d’accompagnement des pratiques et des sciences qui ne sont pas elles. Et en tant que telle, elle rend un inestimable service à ces dernières Sans doute alors pourrait-on la définir comme…le plus essentiel et le plus irremplaçable des savoirs d’accompagnement? Ménissier».
Je dirais, n'en déplaise à Ménissier: «le plus irremplaçable, non des savoirs, mais des discours prétendant exprimer un savoir sur tel ou tel aspect du monde.
Bernard, Didier, décembre 2017