mardi 14 avril 2015

LE TRAVAIL

Cet article reproduira d'une part les réflexions personnelles qui ont participé avec celles de Didier Myard à la préparation des séances de philosophie que nous assurons ensemble à l'Université Inter Ages du Grésivaudan de Grenoble et à l'Université Inter Communale du Grésivaudan ( St Ismier) et que j'assure seul à L'Université Pour tous de VOIRON et à l'U.I.A.D de St Marcellin, d'autre part les documents écrits qu'à cette occasion nous fournissons et qui servent de canevas à nos interventions. Celles ci, par contre, ne sont  jamais écrites; un étudiant enregistre sur internet celle que nous assurons à Grenoble. Elle peut donc être consultée et éventuellement être enregistrée à partir du site : http://jeanclaude.chene.free.fr/Philosophie/.
Ce thème du Travail est en effet celui sur lequel nous avons travaillé tout au long de l'année au cours de ces séances. Cet article suivra un peu le tempo des séances assurées à Grenoble ( 14 séances).
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1ère séance: il s'agit d'amorcer le thème avec des éléments bibliographiques et l'organigramme de l'année, ainsi que d'un questionnaire destiné à faire réfléchir les participants sur leur manière spontanée d'envisager le thème retenu.

Philo-UIAD du 1/10/14 - Mrs. Journault et Myard :

                               « LE TRAVAIL ? » - INTRO 2014/2015
          http://jeanclaude.chene.free.fr/Philosophie/                         
    BIBLIOGRAPHIE :
* « Les tribulations d’une caissière »-Anna Sam, Stock 2008
* « Le principe de Peter »-Laurence J.Peter et Raymond Hull, poche 2011
« Le musée national »-Cécile Guibert, Gallimard 2000
« Le travail », textes choisis et présentés-Joël JUNG, Col. Garnier/Flammarion N°3025
« Le travail »-Dominique MEDA, P.U.F.2004, Que sais-je ? N° 2614
« Travail salarié et capital »-Marx, 1847                                     
« Le travail, une valeur en voie de disparition »-D.MEDA, Flamm.col.champs 1995                                                                        
* « Le travail, la révolution nécessaire »-D. MEDA éd. l’aube 2008
* « Le travail au Moyen-âge »-Robert FOSSIER, 2012, Poche pluriel
* «  Travailler deux heures par jour »-ADRET, Points actuels -Poche – 1 février 1979


 Contenu des trois trimestres à venir:

1er octobre 2014 : Présentation, débat avec questionnaire…
15 octobre 2014 : Les critères du travail ?
12 novembre 2014 : Travail libérateur ?
26 novembre 2014 : Travail aliénant ?
10 décembre 2014 : Travail et emploi ?
07 janvier 2015 : Histoire du travail ?
21 janvier 2015 : Le travail, une donnée anthropologique ?
04 février 2015 : Le travail, source de  valeur ?
04 mars 2015 : Rendre « soutenable » le travail ? - 1
18 mars 2015 : Rendre « soutenable » le travail ? - 2
1er avril 2015 : Quelles perspectives ?-1
29 avril 2015 : Quelles perspectives ? -2
13 mai 2015 : Quelles perspectives ? -3
27 mai 2015 : Bilan et suite…


LE TRAVAIL:SON IMPORTANCE: Questions pour nous aider à alimenter notre débat du jour.
1)   Avez-vous le sentiment que les modalités de votre existence dépendent de la façon dont notre société considère et organise le travail ?
 Oui :
Non :
         Comment ? :
- Quels aspects de votre vie privée, ou publique, vous paraissent alors en  dépendre ?

2)   D’après vous, le travail futur des enfants est-il la préoccupation principale des parents ?
- Qu’avez-vous souhaité pour vos enfants, ou que souhaitez-vous maintenant pour vos petits-enfants, par ordre de préférence ?
# L’acquisition d’un métier
# L’acquisition d’une « culture générale »
# L’obtention d’un emploi :
                        * rémunérateur
                        * reconnu socialement positivement
                        * compatible avec une vie familiale « ordinaire »
 # La concrétisation de leur souhait
 # autres :…………………………………………………………………………………………… ?

3)   Vous-mêmes, avez-vous eu un travail qui vous a satisfait ? Ou auriez-vous aimé faire « autre chose » ?
- Qu’est-ce que vous avez trouvé de plus pénible dans votre travail ?
              - Au contraire, qu’attendiez-vous principalement de votre travail ?
                                   # Un revenu ?
                                   # Une possibilité d’expression de vous-mêmes ?
                                   # Une reconnaissance sociale ?
                                   # autres :……………………………………………………………………………………… ?
         - Ce dernier a-t-il été votre préoccupation principale ?
                              Oui :
                             Non :
                Pourquoi ? :
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2ème séance : Toute activité n'est pas considérée comme du travail. Quelles sont les caractères de l'activité qui en fait un travail? Celles ci dépendent-elles de l'activité elles même ou de la façon dont au sein d'une structure  sociale donnée cette activité est considérée et organisée.

Philo-UIAD du 15/10/14 - Mrs. Journault et Myard :

                                  « Les critères du travail » ? 
                                       
ACTIVITE = TRAVAIL?
                

Vitale  Utile Pénible
        ↓
Contrepartie 
(en nature ou en argent)
        
 Pas de critère absolu
   mais évolutif
                                      
Ce n’est pas la nature de l’activité
QUi en fait un travail,
Mais la façon dont elle est
    socialement organisée

   

« Je vais revenir sur les étapes du processus qui a eu pour conséquence que le travail est devenu central dans nos sociétés, qu’il est devenu un fait social total, et que l’absence de travail est devenue quelque chose d’absolument insupportable. Ma thèse, qui ne demande qu’à être discutée, c’est que le travail a trouvé son unité – c'est-à-dire la première fois qu’on a pu dire LE travail – au XVIIIème siècle, avec les philosophes économistes, et notamment Adam Smith. Smith ne part pas de la réalité du travail, mais il dit que le travail, c’est ce qui crée de la richesse. Tout se passe comme si le travail était quelque chose qui s’inventait de manière abstraite et instrumentale. Le travail ne trouverait son unité qu’à partir du moment où il créerait de la richesse. Smith continue toutefois à penser que le travail est une peine, un sacrifice. Tout comme les économistes aujourd’hui, qui continuent à penser que le travail est une « désutilité ». Il y aurait selon eux d’un côté le travail, et de l’autre le loisir.
            Au XIXème siècle, une révolution complète s’opère, et le travail devient l’essence de l’homme. L’idéalisme allemand, et plus particulièrement Hegel, va alors théoriser cette vision du travail. Ce qu’il dit, c’est que l’ « esprit », que l’on peut entendre comme étant l’homme, est dans le travail de sa propre transformation. Dès lors il envisage l’histoire du monde comme l’histoire de l’anéantissement de la nature par l’homme de manière que l’homme puisse mettre son image, sa trace, son empreinte partout. Il s’agit d’humaniser le monde. La tâche de l’homme, pour Hegel et Goethe, et selon une conception très prométhéenne, c’est d’anéantir le naturel pour mettre à la place du spirituel, de l’humain. Dès lors le ravail est à la fois ce qui transforme le monde, le fait à l’image de l’homme, ce qui me transforme moi-même. Chez Hegel, il y a encore une pluralité de manières de mettre le monde en valeur. Mais Marx, lui, va porter cette conception à son acmé. Pour lui, il n’y a plus que le travail. Le travail devient la seule activité humaine qui importe et qui définit l’homme. Le travail est la véritable activité humaine. Cette idée que le travail est l’essence de l’homme n’efface pas ce que j’ai appelé la « première couche de signification », celle qu’a apportée le XVIIIème. Les deux coexistent. Ma thèse, c’est qu’à la fin du XIXème une troisième couche de signification va encore venir s’ajouter aux deux autres : c’est le début de la société salariale ; le travail devient le support des droits et des protections, il devient le système de distribution des revenus, des droits et des protections.
            On se retrouve alors avec un concept de travail composé de différentes couches de signification qui sont largement contradictoires entre elles. Et je défie quiconque de parvenir à définir le travail de manière consensuelle. Car à la fois le travail est facteur de production, créateur de richesse pour la société et pour soi-même ; le travail c’est l’essence de l’homme, il s’y exprime, y fait oeuvre commune, y transforme le monde ; et le travail donne accès à la consommation, aux revenus, à la protection sociale, au droit du travail. Mais ces dimensions sont totalement contradictoires. En effet, dans un cas, lorsque le travail est facteur de production, le travailleur importe peu-ou pas ; ce qui compte c’est la production, la richesse concrète, et le travail n’est alors qu’un moyen pour l’atteindre. Alors que dans le second cas, lorsque le travail est l’essence de l’homme, alors la jouissance est dans l’acte, et le travail doit pouvoir être sa propre fin. Le travail n’est pas juste un moyen en vue d’autre chose (une grosse production) ; il est agréable et essentiel en lui-même parce qu’en travaillant, comme le dit Marx, je m’exprime, j’exprime ma singularité, je produis une image de moi, je la montre aux autres. Ce qui compte c’est la qualité de cette expression, de cette œuvre individuelle et collective, c’est la qualité de ma création - à nulle autre pareille. Aujourd’hui nous nous trouvons au milieu de ces contradictions, et l’on ne sait pas quelle est notre définition du travail, ni quel travail nous voulons vraiment. »

 Dominique MEDA : «Travail : la révolution nécessaire» - pages 49 à 52 ; éditions de « l’aube »-2011.

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3ème séance:

Philo-UIAD du 12/11/14 - Mrs. Journault et Myard :

                   « Travail libérateur ? »

L’homme, animal à l’état de nature
        → Besoins limités
=Déterminés génétiquement
                  +
 L’homme, capacité d’adaptation
  Emergence de besoins nouveaux
    = Déterminés socialement
                    
Le Travail : médiateur entre le « naturel » et le « spirituel »
  libération d’une réalité cachée :        l’humain
ou
Le Travail : participation individuelle à la production concrète d’un monde humain = expression de soi et réalisation de l’humanité.



« 190 - L’animal a un cercle limité de moyens et de modalités de satisfaction de ses besoins également limités. L’être humain démontre, dans cette dépendance même, sa capacité à la dépasser et son universalité, d’abord avec la multiplication des besoins et des moyens, et ensuite avec la dispersion et la différenciation du besoin concret en parties et côtés singuliers qui deviennent différents besoins particularisés et ainsi plus abstraits
            194 - Dès lors que, dans le besoin social, en tant que liaison des besoins immédiats ou naturels et du besoin spirituel de la représentation, c’est ce dernier, à savoir l’universel, qui se met en position dominante, il y a dans ce facteur social le côté de la libération. C’est ainsi que la stricte nécessité naturelle du besoin est cachée, et que l’être humain se rapporte à son opinion, et assurément à une opinion universelle, et à une nécessité seulement créée par lui-même, au lieu de ne se rapporter qu’à une contingence extérieure, à une contingence intérieure, à un arbitraire.
            La représentation selon laquelle l’être humain, en un prétendu état de nature où il n’aurait que de prétendus besoins naturels et simples, et n’userait pour les satisfaire que des moyens que lui procurerait immédiatement une nature contingente, vivrait en liberté eu égard à ces besoins, est, même sans considérer le facteur de libération qui se trouve dans le travail (dont on parlera plus loin), une opinion sans vérité, parce que le besoin naturel comme tel et sa satisfaction immédiate, ne seraient que l’état de la spiritualité enfouie dans la nature et par là l’état de la grossièreté et de la non liberté, et parce que la liberté se trouve seulement dans la réflexion du spirituel en lui-même, dans sa différenciation par rapport au naturel et dans sa réflexion sur celui-ci
            196 – La médiation qui permet de préparer et d’acquérir des moyens proportionnés aux besoins particularisés et des moyens eux-mêmes particularisés est le travail, qui, par les processus les plus divers, spécifie en vue de ces multiples fins le matériau livré par la nature d’une façon immédiate. Cette mise en forme donne maintenant au moyen la valeur et sa finalité, si bien que l’être humain se rapporte dans sa consommation surtout à des productions humaines et que ce sont de tels efforts qu’il utilise. »
                                                                                                             HEGEL : Principes de la philosophie du droit .



« Supposons que nous produisions comme des êtres humains : chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre. 1) Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais, en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute…2) Dans ta jouissance ou ton emploi de mon produit, j’aurais la joie spirituelle immédiate de satisfaire par mon travail un besoin humain, de réaliser la nature humaine et de fournir au besoin d’un autre l’objet de sa nécessité. 3) J’aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d’être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être et comme une partie nécessaire de toi-même, d’être accepté dans ton esprit comme dans ton amour. 4) J’aurais, dans mes manifestations individuelles, la joie de créer la manifestation de la vie, c’est à dire, de réaliser et d’affirmer dans mon activité individuelle ma vraie nature, ma sociabilité humaine. Nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre. »   Marx, Economie et philosophieŒuvres (tome II - p.33)

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4ème séance :

Philo-UIAD du26/11/14-Mrs.Journault et Myard :

                    « Travail  aliénant ? »
          http://jeanclaude.chene.free.fr/Philosophie/   
                      
Ma force de travail :
ce à quoi je suis réduit
   = une marchandise
Mon travail :
    l’objet produit
= ne dépend de moi
- ni dans sa détermination
- ni dans sa finalité
- ni dans son résultat ( exploitation)
Mon travail :
      l’activité
= n’est déterminée par moi  
- ni dans ses modalités
- ni dans sa quantité
             
Mon travail n’est pas mon travail
       = aliénant



 « La force de travail est donc une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi la vend-il ? Pour vivre.
Mais la manifestation de la force de travail, le travail, est l'activité vitale propre à l'ouvrier, sa façon à lui de manifester sa vie. Et c'est cette activité vitale qu'il vend à un tiers pour s'assurer les moyens de subsistance nécessaires. Son activité vitale n'est donc pour lui qu'un moyen de pouvoir exister. Il travaille pour vivre. Pour lui-même le travail n'est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. C'est une marchandise qu'il a adjugée à un tiers. C'est pourquoi le produit de son activité n'est pas non plus le but de son activité. Ce qu'il produit pour lui-même, ce n'est pas la soie qu'il tisse, ce n'est pas l'or qu'il extrait du puits, ce n'est pas le palais qu'il bâtit. Ce qu'il produit pour lui-même, c'est le salaire, et la soie, l'or, le palais se réduisent pour lui à une quantité déterminée de moyens de subsistance, peut-être à un tricot de laine, à de la monnaie de billon et à un abri dans une cave. Et l'ouvrier qui, douze heures durant, tisse, file, perce, tourne, bâtit, manie la pelle, taille la pierre, l
a transporte, etc., regarde-t-il ces douze heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou de maçonnerie, de maniement de la pelle ou de taille de la pierre comme une manifestation de sa vie, comme sa vie ? Bien au contraire, la vie commence pour lui où cesse cette activité, à table, à l'auberge, au lit. Par contre, les douze heures de travail n'ont nullement pour lui le sens de tisser, de filer, de percer, etc., mais celui de gagner ce qui lui permet d'aller à table, à l'auberge, au lit. Si le ver à soie tissait pour subvenir à son existence de chenille, il serait un salarié achevé. »
Karl Marx - Travail salarié et Capital, éd. Sociales.


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5ème séance :

Philo-UIAD du 10/12/14-Mrs.Journault et Myard :


                           « travail ou emploi ? »

 Le travail – création
    (avec expression de soi)
                           
Participation à l’effort collectif 
     (sentiment d’utilité)                                                                                             Participation 
        à la richesse sociale
                   (source de revenu)
                  Loisirs         vie familiale et privée
                  ↑
Hiérarchie–employeur
                  ↓
        l’emploi – fabrication     
   (sans expression de soi)      
              ↓              
           Salariés                  
                ↑             
                      CHÔMAGE
                                               


 « Marx a reconnu la valeur du travail ; le travail est d’une certaine manière la seule valeur, la liberté créatrice, l’essence de l’homme, mais il est cela « en soi », comme disent les philosophes. Marx pense qu’ « en soi » le travail est pure puissance d’expression et doit permettre  aux hommes d’exprimer pleinement leur singularité et leur appartenance à la société ; mais il sait aussi que pour en arriver là il faudra désaliéner le travail. N’oublions pas la principale critique de Marx : le travail actuel est aliéné, et c’est seulement lorsqu’il sera désaliéné, libéré, qu’il pourra devenir premier besoin vital, que nous pourrons enfin produire comme des êtres humains. Et, pour obtenir ce résultat - Marx est très clair - , il nous faut une vraie révolution, il nous faut abolir le salariat.
            Or le problème, c’est que, loin d’abolir le salariat, la fin du XIXème voit, avec le développement de l’Etat-providence et la mise en place des institutions de la société salariale, la promotion et la stabilisation massive du salariat. Paradoxe, c’est sur le lien salarial que s’installent les protections ; le droit du travail, la protection sociale. D’où la question qui parcourt tout le livre que j’ai consacré au travail en 1995 et qui m’a valu tant de problèmes sans que malheureusement, le débat se concentre sur cette question essentielle : pouvons-nous vraiment penser aujourd’hui que le travail est libéré ? Qu’’il permet aux êtres humains de s’exprimer et de se réaliser alors que les conditions mises à sa libération, et notamment l’abolition du salariat ne sont en aucune manière advenues ? Au contraire, celui-ci, loin de disparaître, s’est développé intensément et est devenu[…] l’objectif des  mouvements syndicaux et sociaux : le salariat apparaît aujourd’hui comme ce qu’il y a de plus désirable. Mais le salariat, le fait que dans le secteur privé la caractéristique du travail soit la subordination, le fait que dans la société capitaliste le travail exercé en entreprise soit d’abord soumis à la logique de productivité et de rentabilité, tout cela n’est-il pas contradictoire avec l’idéal d’une travail  œuvre individuelle et collective ?[...]
Autrement dit, ou bien on accepte ce statut du travail, subordonné mais relativement protégé, tout en reconnaissant que, si l’on veut que ça tienne, il va falloir avoir toujours plus de croissance, de revenus, de protections ( pour que le jeu en vaille la chandelle, en quelque sorte) : les salariés trouvent dans la consommation une sorte de compensation au fait que le travail reste fondamentalement aliéné en régime capitaliste. Ou alors, il s’agit de mettre le réel en conformité avec nos attentes et nos croyances : il nous faut donc mettre en place les conditions de la libération du travail. Y sommes-nous prêts ? Le souhaitons-nous ? Quelles modalités une telle révolution devrait-elle recouvrir ? »

Dominique MEDA : « Travail : la révolution nécessaire » pages 52 à 55 ; éditions de « l’aube ». 2011.   


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6ème séance:

Philo-UIADdu 07/01/15-Mrs.Journault et Myard :

    «L’histoire du travail?»             
                http://jeanclaude.chene.free.fr/Philosophie/ 

  Confusion « Travail / Emploi » ?

    Le travail «  précède » l’emploi


  Histoire du « mot » travail ?
                        =
Des usages très divers, négatifs ou positifs
(instrument de torture / production de richesse)
                        +
Histoire du travail d’« aujourd’hui » ?
                        =
Des activités  très diverses, négatives ou positives                     
        (arts manuels / œuvres intellectuelles)

Pas«le»travail mais des «activités humaines» hétérogènes !
                         =
Le point de vue anthropologique ?

« Tout à la fois oppresseur et libérateur, le travail est un concept pluriel. Sa diversité est présente dès l’origine et se déploie aussi dans les langues étrangères. La notion de travail est multiple, et s’exprime de diverses façons. Cette diversité d’approches est fonction de l’histoire sociale, et aussi, à chaque époque, de points de vue divergents. […].
On fait de plus en plus référence, pour le mot français travail, à son origine formelle, latine, le mot tripalium, nom d’un instrument formé de trois pieux, devenu trepalium en bas latin. Ce mot pouvait désigner un instrument de torture. (…) Il y a encore, du côté abstrait, l’emploi du mot travail pour les douleurs de l’accouchement (salle de travail, femme en travail). Retrouver la torture, la douleur, la peine dans le «travail» est un exercice mental utile, mais trompeur, car le vocable, par une longue évolution de sens, a investi des champs sémantiques différents. (…) Une idée générale de l’activité humaine orientée vers un résultat intentionné reste valable, quel que soit le mot sélectionné par une langue pour l’exprimer, à travers les civilisations et les époques. Cette idée fait l’objet de jugements, d’évaluations et d’attitudes mentales qui eux, ne sont pas universels, mais soumis aux opinions dominantes (en grec doxa) d’une société à un moment donné. (…) Dans la pensée grecque antique, trois termes peuvent articuler la pensée du travail humain, celui de praxis, où un sujet crée l’acte et se modifie lui-même par un comportement et une volonté; celui de poiesis, lorsque le sujet crée quelque chose hors de lui-même; celui de tekhnê, visant un ensemble de savoirs acquis et une expérience préalable pour obtenir un résultat intentionné. La tekhnê est une méthode d’action et de travail sur la nature et le milieu. Ce genre de considérations peut aboutir, à l’époque moderne, à une «métaphysique du travail», comme celle de Raymond Ruyer (Revue de Métaphysique et de Morale, 1949), pour qui le «travail» correspond à l’apparition de la liberté dans un simple «fonctionnement», même si le travail en question est imposé. (…) Cependant, philosophes et écrivains ne font que réagir aux nouvelles conditions sociales du phénomène «travail», quand sont devenus clairs les effets de la mutation préindustrielle au tournant du XVIIIe siècle et celle de l’organisation économique vers la fin de ce siècle et au suivant. […].
  Quant à la notion de «travail», qui s’articule à cette évolution de la perception des sociétés, elle a été analysée, après les philosophes et les moralistes, par les économistes. Chez Adam Smith, fondateur du capitalisme théorique dans les années 1770, les trois domaines sont mêlés. Sa théorie se fonde sur la division du travail et sur le fait que c’est le travail qui fonde la valeur. (…) La construction économique qui structure les idées de travail avec celles de salaire, d’emploi, la distinction du travail simple et du travail complexe, les réflexions sur la valorisation du travail, plus par un produit, comme dans l’artisanat, mais par un gain pour l’investisseur, tout cela, parmi bien d’autres facteurs, qu’on admette ou qu’on récuse ce Capital si difficile à décrypter, marque profondément le concept. […].
Une autre mutation, difficile à évaluer car elle est en cours, prend place après la fin de la guerre de 1940-1945. Les mots correspondant à «travail» ont alors un sens différent selon les sociétés et les nations, selon leur richesse (le PIB) et la répartition de cette richesse, selon la vitalité des partis à vocation «sociale» et selon celle des «syndicats», mot fortement évolutif. (…) La critique morale et sociale de ce néolibéralisme boursier est active, mais aucune synthèse de la nature des socialismes du XIXe siècle et du XXe, ni même des théories économiques de ces époques de capitalisme industriel ne se formule encore. »

          Alain Rey, Dire le travail: une histoire d’idées, n°2 de « La revue forum »  - Janvier 2012


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7ème séance:


 Philo-du 21/01/15-Mrs.Journault et Myard:

   « Le travail, donnée anthropologique ? »
          http://jeanclaude.chene.free.fr/Philosophie/
Le travail =donnée anthropologique ?
                                                                                 
le point de vue anthropologique/
                                                       le point de vue essentialiste
                ↙                                                              
non « ethnocentrique »)           (« ethnocentrique »)
                                                                                                                
                     




« Les indiens ne consacraient que peu de temps à ce que l’on appelle le travail… Une économie de subsistance  est compatible avec une considérable limitation du temps consacré aux activités productives… Hommes et femmes passaient au moins la moitié de la journée dans une oisiveté presque complète, puisque chasse et collecte prenaient place, et non chaque jour, entre 6 heures et 11 heure du matin environ…Cela signifie que les sociétés primitives disposent, si elles le désirent, de tout le temps nécessaire pour accroitre la production de biens matériels…A quoi serviraient les surplus ainsi accumulés ?...On peut admettre, pour qualifier l’organisation économique de ces sociétés, l’expression d’économie de subsistance, dès lors que l’on entend par là non point la nécessité d’un défaut, d’une incapacité inhérents à ce type de société et à leur technologie, mais au contraire le refus d’un excès inutile, la volonté d’accorder l’activité productrice à la satisfaction des besoins…Les sociétés primitives sont bien des sociétés de refus du travail : « Le mépris des Yanomami pour le travail et leur désintérêt pour un progrès technologique  autonome est certain »(Lizot). Premières sociétés du loisir, premières sociétés d’abondance selon la juste et gaie expression de M.Sahlins.
…A quelles conditions peut se transformer ce rapport de l’homme primitif à l’activité de production ? A quelles conditions cette activité s’assigne-t-elle un but autre que la satisfaction des besoins «énergétiques ? C’est là poser la question de l’origine du travail comme travail aliéné
Dans la société primitive, société par essence égalitaire, les hommes sont maîtres de leur activité, maîtres de la circulation des produits de cette activité : ils n’agissent que pour eux-mêmes, quand bien même la loi d’échange des biens médiatise le rapport direct de l’homme à son produit. Tout est bouleversé, par conséquent, lorsque l’activité de production est détournée de son but initial, lorsque au lieu de produire seulement pour lui-même, l’homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange ni réciprocité. C’est alors que l’on peut parler de travail : quand la règle égalitaire d’échange cesse de constituer le « code civil » de la société, quand l’activité de production vise a satisfaire les besoins des autres, quand à la règle échangiste se substitue la terreur de la dette…
…Inachèvement, incomplétude, manque : ce n’est certes point de ce côté-là que se révèle la nature des sociétés primitives. Elle s’impose bien plus comme positivité, comme maitrise du milieu naturel et maîtrise du projet social, comme volonté libre de ne laisser glisser hors de son être rien de ce qui pourrait l’altérer, le corrompre et le dissoudre. C’est à cela qu’il s’agit de tenir fermement :les sociétés primitives ne sont pas les embryons retardataires des sociétés ultérieures, des corps sociaux au décollage « normal » interrompu par quelque bizarre maladie, elles ne se trouvent pas au point de départ d’une logique historique conduisant tout droit au terme inscrit d’avance, mais connu seulement a posteriori, notre propre système social…Tout cela se traduit, sur le plan économique, par le refus des sociétés primitives de laisser le travail et la production les engloutir, par la décision de limiter les stocks aux besoins socio-politiques, par l’impossibilité intrinsèque de la concurrence…en un mot, par l’interdiction, non formulée mais dite cependant, de l’inégalité. »
Pierre CLASTRES -  La société contre l’Etat, pp.165 à 170.